Finance : la crise qui vient !
Bulle de l’IA, dettes publiques, cryptoactifs… de nombreux risques pèsent sur le système financier mondial. Réponse des régulateurs ? L’assouplissement des règles bancaires !
L’année 2026 sera-t-elle celle d’une crise financière ? Le pronostic est suggéré par des évolutions récentes qui ressemblent fortement à ce qui s’est passé maintes fois dans l’histoire. Après un gros dérapage, les pouvoirs publics font feu de tout bois pour encadrer les risques pris par les banquiers et les financiers internationaux. Et pour s’assurer que, s’ils en prennent trop, ils disposent en cas de souci de quoi éponger leurs pertes avec leur propre argent, sans avoir besoin de soutien public.
Et puis, au bout d’un moment, la vigilance faiblit et on trouve toutes les bonnes raisons pour reculer à nouveau, pour baisser la garde face aux dangers, parce qu’« on a appris des crises passées, on saura réagir », comme le déclarait récemment devant des journalistes économiques une analyste de risques chez un gros assureur.
C’est une chose de savoir que ça se passe toujours comme ça et une autre de le constater de ses propres yeux : quinze ans après avoir vécu l’une des pires crises de l’histoire de la finance, les régulateurs assouplissent progressivement l’encadrement des banques et des marchés financiers.
Bulle boursière
On ne sait plus où donner de la tête, tant les analyses soulignant une montée des risques sont pléthoriques. Prenez par exemple le numéro de la Revue de stabilité financière de la Banque centrale européenne (BCE) paru en novembre. Des pistes de glissade possibles ? Le capitalisme technologique américain est en pleine bulle boursière et celle-ci finira par éclater. C’est un processus normal : dans les périodes de ruptures technologiques, à l’image de celle de l’intelligence artificielle (IA) aujourd’hui, beaucoup d’innovateurs se lancent, reçoivent de gros financements, mais tous ne seront pas rentables. Et ça se met à tanguer.
Dans la tech américaine, le montant total des investissements dans l’IA se chiffre actuellement en milliers de milliards de dollars. OpenAI domine le marché depuis trois ans, mais Google semble avoir rattrapé son retard. Surtout, après s’être longtemps autofinancés, ces géants s’endettent de plus en plus pour se développer : une partie de l’argent qu’ils espèrent gagner devra donc servir à payer le service de leur dette.
Et ces mastodontes sont liés entre eux dans des écosystèmes serrés : Microsoft investit dans OpenAI, qui achète des puces à Nvidia, également l’un de ses investisseurs, et des espaces de cloud à Amazon, etc. Un problème chez l’un des acteurs aura des répercussions sur tous les autres, donc sur leurs créanciers, sur l’ensemble de la Bourse américaine et sur les gestionnaires d’actifs du monde entier, notamment européens, dont les placements aux Etats-Unis ont grossi.
Risques sur les dettes publiques
Autre montée des risques, le marché des dettes publiques. Le document de la BCE mentionne le sujet, mais un discours de Pablo Hernández de Cos, le directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI), la banque centrale des banques centrales, va plus loin. Il montre combien les émissions de dettes souveraines, en progression ces dernières années, ont été de plus en plus souscrites par les acteurs financiers non bancaires, de long terme (des assureurs, des fonds de pension) mais aussi de court terme (des fonds spéculatifs) dont les ressources reposent beaucoup sur l’endettement, notamment auprès des établissements bancaires.
Des dettes publiques qui inquiètent
Total mondial de dettes publiques, en % du PIB et en milliers de milliards de dolla

Source : Institute of International Finance
Un problème sur les dettes publiques pourrait donc créer des dégâts chez les banques directement – elles détiennent des dettes publiques – et indirectement par les prêts qu’elles ont distribués à ceux qui en achètent. Or, la politique budgétaire du président Trump entraîne un accroissement des déficits.
Par ailleurs, les créanciers américains du gouvernement viennent de faire entendre qu’ils ne voient pas du tout d’un bon œil sa volonté de mettre la main sur la Fed, la banque centrale américaine, en nommant à sa tête l’un de ses proches, son conseiller économique Kevin Hassett, pour remplacer Jerome Powell lors de son départ prochain (même s’il pourrait rester comme membre décisionnel sans diriger l’institution).
Un doute sur la capacité des Etats-Unis à maintenir la valeur de leurs obligations publiques, et un mouvement de panique se répandrait dans le reste du monde
Qui plus est, les créanciers étrangers, notamment les fonds spéculatifs, ont profité des taux d’intérêt élevés sur la dette publique américaine pour y investir. Un doute sur la capacité des Etats-Unis à maintenir la valeur de leurs obligations publiques, et un mouvement de panique se répandrait comme une traînée de poudre dans le reste du monde.
A cet égard, les dernières données sur le marché du « repo » aux Etats-Unis – ou « repurchase agreement » –, un marché de prêts à court terme contre garantie entre acteurs financiers qui joue un rôle crucial dans le bon fonctionnement de la finance américaine et mondiale, ne sont pas rassurantes. En dépit de la volonté des régulateurs, 40 % des transactions restent de gré à gré, c’est-à-dire opaques sur les risques pris. Et on y voit monter la place des transactions en devises autres que le dollar, avec des effets importants en cas de crise de change, encore un facteur de contagion mondiale des problèmes.
De plus, Pablo Hernández de Cos souligne que les acteurs de ce marché ont diminué les garanties de sécurité qu’ils demandaient jusqu’à présent en contrepartie des prêts octroyés. Pas bon signe tout ça.
La dérégulation en marche
En résumé, il est clair que les risques montent dans la finance : les dettes publiques, en particulier la dette américaine, inquiètent. Surtout, les interconnexions se sont accrues entre banques, acteurs non bancaires et Etats. Les problèmes de l’un entraîneront les autres dans une crise aux effets non linéaires : une petite variation mal orientée de l’un des paramètres générant de grosses pertes pour les uns ou les autres.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les effectifs de supervision et de régulation ont été réduits de 30 %
Face à cette montée des risques, que font les régulateurs ? Ils reculent ! Les Etats-Unis sont même carrément entrés dans une phase de déréglementation. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les effectifs de supervision et de régulation ont été réduits de 30 %. Et les banques n’auront pas à augmenter le capital qui sert à éponger les pertes. Pire, le rapport entre le capital détenu et les risques pris pourra même diminuer.
Le message de la nouvelle administration aux banques, c’est en quelque sorte « les problèmes s’accroissent, mais réduisez la taille de ce qui pourrait vous aider à les éponger » ! Les tests de stress, qui permettent au régulateur de savoir dans quelle situation se trouveraient les établissements en cas de tempête, vont être allégés pour les rendre moins contraignants.
Sans oublier la volonté de Donald Trump de développer les marchés, volatils et opaques, des cryptoactifs. Outre l’enrichissement de sa famille, très impliquée dans ce business, que cela devrait permettre, cette stratégie est censée renforcer la demande de titres de la dette publique américaine. En effet, on trouve dans ce domaine des stablecoins (les deux émetteurs Tether et Circle représentent près de 90 % du marché), des cryptoactifs dont la valeur est liée au dollar américain, ce qui oblige leurs opérateurs à détenir de la dette du pays en garantie.
Or, dans ses dernières perspectives économiques, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s’inquiète de ce marché très volatil de 4 000 milliards de dollars, plus gros que celui de la dette française. Trump libéralise l’accès à ces objets financiers et les investisseurs traditionnels tels que les banques, les compagnies d’assurances, les fonds de pension et les fonds d’investissement s’y impliquent de plus en plus.
« A mesure que les liens actuellement limités entre les cryptoactifs et la finance traditionnelle se développent, les risques pour la stabilité financière se multiplient », insiste l’OCDE.
L’Europe aussi
Mais il ne suffit pas de pointer du doigt l’autre côté de l’Atlantique. Le Royaume-Uni suit, et l’Europe aussi. Certes, les discours restent très mesurés. Tel celui de Claudia Buch, la patronne de la régulation bancaire européenne, qui souligne que des banques bien capitalisées prêtent plus, notamment en période de stress. Ou bien François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, qui déclare à la fin novembre que, « oui, le cadre réglementaire européen est dense, et parfois trop. Mais non, la solution ne peut résider dans une dérégulation ». Et encore : « N’oublions pas trop vite 2008. »
La BCE s’est engagée sur la voie d’une baisse des contraintes en capital imposées aux banques
Mais la BCE s’est engagée sur la voie d’une baisse des contraintes en capital imposées aux banques, et le Royaume-Uni a suivi. Les assouplissements sont légers, mais la direction est désormais claire. Et notre gouverneur l’affirme, il n’est pas question « d’imposer des exigences supplémentaires aux banques européennes : les derniers stress tests exigeants publiés le 1er août 2025 montrent que celles-ci sont suffisamment capitalisées, globalement et individuellement ».
Tout pointe une montée des risques, dans beaucoup de marchés, fortement interconnectés, et impliquant les banques, mais surtout ne demandons pas à ces dernières d’efforts supplémentaires pour nous protéger des folies de la finance. Il risque de pleuvoir fort, prenez donc un parapluie plus petit !
Comme toujours, il y a quelques voix pour dire « attention ! ». Robert Mazzuoli, analyste pour l’agence de notation Fitch, prévient dans le quotidien d’affaires britannique Financial Times que ces allègements réglementaires « vont sûrement réduire la capacité du secteur bancaire à résister à des chocs systémiques de marché ». Michael Barr, l’ancien chef de la supervision américaine, refuse de voter la dérégulation trumpiste. Et Jean-Paul Faugère, le vice-président de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), notre régulateur français, s’inquiète fin novembre :
« Le superviseur ne peut pas suivre lorsque la tentation de la dérégulation apparaît, […] le souvenir des crises passées s’estompe si vite ! »
Malheureusement, là aussi, l’histoire est cruelle : ceux qui alertent sur la montée des risques ne sont pas entendus. Nous y sommes.
Source : https://www.alternatives-economiques.fr/finance-crise-vient/00117405


