Dominique Lhuilier et Anne-Marie Waser : « Le travail peut aussi bien construire que détruire la santé »
Précarisation, intensification, individualisation : le monde du travail tel qu’il va, jusqu’à la perte de sens et de la santé, conduisent de nombreuses personnes à l’isolement, à la maladie ou encore à la privation de travail. Autant de situations que Dominique Lhuilier, professeure émérite de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et Anne-Marie Waser, sociologue, maître de conférences au Cnam, nomment le travail « empêché ».
Dans leur ouvrage Un travail désirable ? Conquérir sa place (éd. Les Petits matins, 2025), les deux chercheuses rendent compte de leur enquête réalisée auprès de personnes au cœur de ces situations d’« immobilisation » et des résultats des groupes de travail auxquels elles ont participé, et où des pistes de changement ont été élaborées avec elles.
A rebours de l’injonction à l’adaptation, ces histoires de vie tracent des voies possibles permettant à chacun et chacune de retrouver sa place, dans le lien avec les autres, le collectif.
Assiste-t-on à une dégradation des conditions de travail et avec quelles conséquences sur la santé des travailleurs et des travailleuses ?
Dominique Lhuilier : On est face à une vraie dégradation des conditions de travail ainsi qu’à un processus d’éjection des salariés. L’intensification dans tous les secteurs d’activité se double d’une précarisation massive de l’emploi. Les créations d’emploi sont dans leur immense majorité des contrats précaires. Se développent des formes d’emploi qui n’en sont plus, toutes sortes de dispositifs qui permettent de diluer, voire de se passer complètement de la relation employeur-employé et des protections juridiques associées. Ces nouvelles formes réduisent les marges de manœuvre des salariés pour parvenir à soutenir les exigences des tâches qu’ils doivent accomplir, pour « tenir » tout en préservant leur santé.
Résultat : on constate une dégradation de ce que l’on appelle « l’employabilité de la main-d’œuvre ». Deux indicateurs en témoignent : l’absentéisme, avec une augmentation des recours aux arrêts maladie, et les licenciements pour inaptitude, tous deux en hausse. 37 % des salariés de tout âge et 18 % des plus de 50 ans disent ne pas se sentir capables d’effectuer le même travail jusqu’à leur départ à la retraite, selon une enquête de la Dares publiée en 2023. Enfin, alors que le nombre d’accidents mortels a globalement diminué ces dix dernières années en Europe, il a au contraire augmenté en France, selon Eurostat.
Quel rôle joue l’individualisation des tâches dans cette perte de sens et dans la dégradation de la santé ?
« L’individualisation des tâches, dans un contexte de changements incessants d’organisation du travail, entraîne le repli sur soi, l’isolement et une forme de culpabilisation »
A.-M. W. : L’individualisation des tâches, dans un contexte de changements incessants d’organisation du travail, d’introduction de nouveaux outils technologiques et de disparition des lieux où l’on pouvait échanger sur les problèmes rencontrés, entraîne le repli sur soi, l’isolement et une forme de culpabilisation : on travaille seul et on pense qu’on y arrive moins bien que les autres, voire qu’on n’y arrive plus. Certaines personnes retournent la remise en question contre elles-mêmes et perdent pied.
Nous avons rencontré une équipe de cantinières dans le nord de la France, favorables dans un premier temps à une réorganisation. On leur avait promis que cela ferait disparaître la pénibilité, tout ou presque devant être automatisé. Elles sont passées d’une cuisine classique à une liaison avec une cuisine centrale. Dans les faits, elles se sont retrouvées face à une individualisation stricte de leur poste puisqu’elles ne pouvaient plus se rencontrer chaque matin. Et au lieu d’être huit personnes, elles n’étaient plus que quatre. Leur travail s’était transformé en celui de manutentionnaire. Alors qu’elles étaient fières de cuisiner pour les enfants, désormais les plats arrivaient tout préparés, elles devaient juste les réchauffer. Leur métier a cessé de faire sens pour elles, et les arrêts maladie se sont enchaînés. C’est ainsi que Dominique et moi avons été sollicitées par leur direction des ressources humaines (DRH).
Quelles pathologies se développent en raison des conditions de travail dégradées ?
D. L. : Quelque 68 000 cas de maladies professionnelles ont été reconnus en 2023. Celles-ci sont en très forte croissance depuis 2021 (+ 108 %) – les femmes étant plus touchées que les hommes (+ 158,7 % contre + 73,6 %). Or leur nombre est largement sous-estimé en raison du taux de sous-déclaration et de sous-reconnaissance des maladies professionnelles, d’après toutes les enquêtes. Les troubles musculosquelettiques (TMS) représentent 88 % des maladies professionnelles.
« Le burn-out résulte de la conjugaison d’une surcharge de travail et d’un surinvestissement, dans un contexte de disparition de la régulation collective »
Le burn-out, quant à lui, résulte de la conjugaison d’une surcharge de travail et d’un surinvestissement, dans un contexte de disparition de la régulation collective. Quand le collectif de travail fonctionne, il peut aider à trouver les moyens de tempérer, d’exiger ou de réaliser un étalement des charges ou bien la hiérarchisation des priorités. Il permet aussi aux travailleurs et travailleuses de se donner des coups de main, de transmettre des savoir-faire, d’apprendre des autres comment remplir sa mission en s’économisant. Quand on est isolé, on ne s’appuie que sur ses ressources personnelles, et c’est très dangereux pour la santé.
Les salariés manquent-ils de moyens pour lutter contre cette dégradation du travail ?
D. L. : Dans le cadre de notre recherche sur la santé des chômeurs [Paroles de chômeurs, coécrite avec Dominique Gelpe, Eres, 2024], nous avons rencontré énormément de personnes qui se sont retrouvées à France Travail à la suite d’une usure professionnelle. Elles ont voulu se battre pour maintenir la qualité de leur travail, jusqu’à la rupture – un accident du travail ou des TMS invalidantes. Ou bien, un matin, elles n’ont pas réussi à se lever, terrassées par le burn-out. On a vu que ce ne sont pas des caractéristiques personnelles qui sont en jeu.
C’est là l’histoire de Sophie, assistante juridique pendant 36 ans et qui aimait son métier. Dans le dernier cabinet où elle a travaillé, elle a subi « un AVC [accident vasculaire cérébral] léger », dit-elle. Elle raconte qu’elle n’a pas entendu le signal et a repris très vite le travail. Elle explique très clairement qu’il ne faut pas aller chercher du côté des fragilités personnelles, mais bien du travail. Quand elle décrit les caractéristiques de son dernier poste, on comprend bien la mécanique qui s’enclenche, comment un poste devient insoutenable. Elle avait à tenir ensemble des activités juridiques, administratives, comptables, avec un empilement et une dispersion des tâches, sous la pression des clients et des avocats, l’objectif de constituer des dossiers parfaits pour que ces derniers puissent partir avec tous les outils pour réaliser leurs propres tâches. Sa vie personnelle a été colonisée par le travail.
Autre indicateur du défaut de ressources collectives et de l’impact que cela peut avoir sur les personnes, l’augmentation de la consommation des substances psychoactives au travail : café, cigarette, alcool, drogues, mais aussi médicaments psychotropes, somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs, etc.
Mais le travail peut aussi soigner…
« Quand il permet de s’engager au-delà d’une simple conformité à des prescriptions de la hiérarchie, quand il permet de construire une place à soi, le travail est très positif »
D. L. : Le travail peut aussi bien construire que détruire la santé. On connaît les dégâts des trappes à inactivité, comme le chômage et la placardisation. En revanche, quand il permet de s’engager, quand il va au-delà d’une simple conformité à des prescriptions de la hiérarchie, quand il est vécu comme une activité propre, qui permet à la personne de se développer, de façonner son environnement, de construire une place à soi, de pouvoir dire « je », d’être fier de ce qu’elle fait, d’y mettre du sien, mais pas trop non plus, donc de s’engager à une juste mesure, de laisser une trace, même si c’est un simple geste, le travail est très positif.
A.-M. W. : Je l’ai notamment vu au sein des Territoires zéro chômeurs de longue durée (TZCLD) où les personnes peuvent organiser leur propre travail avec des objectifs co-construits avec la direction de l’Entreprise à but d’emploi (EBE) et les partenaires territoriaux.
Qu’est-ce que le « travail d’emplacement » dont vous parlez dans votre ouvrage ?
D. L. : Cela commence à la naissance avec la place qu’on occupe dans la famille. On peut être le premier, le dernier, répondre aux attentes des parents, ou bien remplacer un aîné qui est décédé, ou encore être « parentifié » quand l’enfant doit veiller sur un parent. Cela se joue aussi à l’école : est-ce qu’on est bon élève, décrocheur, fayot ? Tout cela a des effets, souvent, sur le travail d’emplacement dans la vie d’adulte. Et puis bien sûr, celui-ci se poursuit au travail. Car prendre un poste implique de se l’approprier. On a été recruté pour remplacer quelqu’un, mais on n’est pas la personne qu’on remplace, il va falloir faire reconnaître ses contributions singulières.
C’est une question centrale aujourd’hui au regard de la précarisation des parcours. A chaque fois, il faut recommencer le travail d’emplacement. C’est vrai pour les intérimaires, mais aussi pour tous les contrats courts. Et c’est épuisant car il faut produire et en même temps fabriquer sa place, comprendre le mode d’emploi de l’entreprise, ce qu’on peut attendre des collègues, s’ajuster aux uns et aux autres, sentir l’ambiance, sentir si on peut plaisanter ou si non, là, on ne plaisante pas, etc. Sur les 109 000 emplois créés en 2024, 97 000 sont des créations d’emplois non-salariés d’après l’Insee. Autant dire qu’ici, la solitude guette et le travail d’emplacement est gravement empêché.
Quid de la santé des chômeurs, et notamment de leur santé mentale ?
« Le chômage est une situation à haut risque psychique car c’est le travail qui organise notre temps et nos relations sociales »
D. L. : Plus la durée du chômage augmente, plus les personnes perdent contact avec autrui. On s’est longtemps demandé si c’était lié au fait que les personnes fragiles ne trouvaient pas aussi facilement de l’emploi ou si le chômage dégradait leur état de santé. Le débat est désormais tranché. Le chômage est une situation à haut risque psychique car c’est le travail qui organise notre temps et nos relations sociales. Il n’est pas rare de voir les personnes sans emploi mettre en place des stratégies d’évitement de leurs amis, de leur famille, car ils ont honte, ont perdu leur sentiment d’utilité sociale. On constate chez eux beaucoup d’anxiété, de troubles du sommeil, de dépressions, de consommation de produits psychotropes, mais aussi une explosion des maladies.
Les travaux épidémiologiques de Pierre Meneton, chercheur à l’Inserm, révèlent que le chômage est associé à une surmortalité, toutes causes confondues, de 60 % à celle des non-chômeurs. Les risques de suicide sont multipliés par trois. Le risque d’AVC et d’infarctus est augmenté de 80 % par rapport aux « actifs ». Ils sont plus nombreux à mourir du cancer. Et 40 % d’entre eux ont déjà renoncé à un soin pour des raisons financières contre 25 % des « actifs ». 14 000 décès par an peuvent être imputés au chômage, c’est plus que les accidents du travail.
En quoi la santé est-elle une question collective ?
A.-M. W. : Partout dans le monde, notamment en Amérique latine, on parle de santé communautaire. Quand un médecin essaie de soigner un individu sans prendre en considération ses conditions de vie, son milieu, c’est souvent illusoire. Toutes les personnes interrogées dans nos groupes de travail qui ont voulu sortir de leurs problèmes de santé (psychotropes, alcool, surpoids…) y sont parvenues quand elles ont été aidées par leur communauté – sachant qu’on peut entendre par là la famille, les amis, les collègues, etc. On l’a vu notamment dans le nord de la France, où les salariées rencontrées avaient quasiment toutes un surpoids de 20, 30, 40 kilos : en décidant ensemble de perdre du poids, elles ont retrouvé le chemin de la santé.
Je me souviens aussi d’une dame bloquée par son mari dans son itinéraire de reconversion professionnelle, à laquelle une de ses collègues a dit d’arbitrer entre son couple et sa vie. Dès lors qu’il y a un cadre collectif, on peut discuter de ce qui est supportable ou pas, faire des choix.
C’est pour cela que vous avez organisé des groupes de travail ?
« Notre plus grande difficulté, dans toutes nos interventions, a toujours été d’impliquer la direction et la hiérarchie »
A.-M. W. : Pour quasiment toutes nos recherches, nous avons organisé des groupes de travail, d’abord pour élaborer un diagnostic avec les parties prenantes, ensuite pour construire ensemble des solutions. Cela a permis de comprendre les contextes de travail. Et d’élaborer avec les personnes les pistes de changement nécessaires. Notre plus grande difficulté, dans toutes ces interventions, a toujours été d’impliquer la direction et la hiérarchie. Et parfois, ce qui a été mis en place n’est pas maintenu parce qu’il n’y a pas de relais suffisant au niveau des collectifs.
Par exemple, pour lutter contre l’absentéisme dans les fameuses cuisines dans le nord de la France, une des solutions toute simple a été de dire que chacune des personnes qui faisaient partie de cette cuisine devait tourner à tous les postes. Y compris la cheffe qui, en plus d’endosser ses responsabilités liées à l’hygiène alimentaire, peut participer à la plonge, au service, à la manutention. Elles avaient donc des solutions pour lutter contre l’absentéisme, encore fallait-il un moment et un lieu où elles puissent parler, mettre le problème sur la table, en discuter, passer à l’action en impliquant la hiérarchie.
Est-ce que vous avez des préconisations ? Que faut-il faire pour améliorer la santé au travail ?
A.-M. W. : Il faut d’abord prendre conscience que la santé se joue au travail. Et, comme le montrent les exemples dans notre livre, les gens peuvent se retrouver pour éviter les pièges. En fait, la santé, ça se construit. Il y a une espèce d’éducation à faire, que l’on soit cadre, non-cadre, autoentrepreneur, profession libérale ou salarié. Un cadre sollicité pour organiser un atelier dans le cadre du TZCLD nous a dit qu’on ne lui avait jamais donné autant de responsabilités car il a carte blanche pour concevoir un atelier de réparation avec ses collègues. Pour cela, ils ont dû faire un apprentissage de la discussion : confronter les différents points de vue, œuvrer pour l’intérêt général.
Parfois, dans les expérimentations TZCLD, on manque d’intermédiaires pour encadrer la discussion collective, considérer des arguments contrastés comme une richesse et non des oppositions de personnes. De même, Emmaüs a connu des moments de tension remettant en cause le climat convivial et d’entraide au sein des ateliers – parce qu’en fait, il y avait des discordances de fond ! Il faut donc de la médiation, des moments pour se dire les choses, pas seulement dans les entreprises bénéficiant d’aides, mais dans toutes les entreprises.
Comment améliorer la santé des chômeurs ?
« Il faut sortir des représentations négatives des chômeurs. Le chômage n’est jamais un choix, il est fabriqué par le monde du travail »
D. L. : Il faut tout d’abord sortir des représentations négatives des chômeurs qui seraient des assistés allergiques au travail. Le chômage n’est jamais un choix, il est fabriqué par le monde du travail. On peut tous, temporairement, se retrouver sans emploi. Il faut ensuite s’attaquer aux contrats courts, y compris en interrogeant les dispositifs de contrats aidés, mais surtout les 15 heures d’activité imposées pour toucher le revenu de solidarité active (RSA) et le contrat d’engagement jeunes. Les TZCLD sont une bonne alternative, qui propose des CDI.
Autre suggestion : ne pas oublier que les gens ont des savoir-faire qui ne sont pas consignés sur leur CV, mais construits dans des activités souvent informelles qu’il faut davantage valoriser. De même, il faut créer les conditions d’accompagnement collectif des chômeurs, par pair-aidance, afin de les sortir de la solitude. Les ressources collectives sont aussi fondamentales au chômage qu’en emploi.


