Pourquoi la promesse macroniste du plein-emploi ne sera pas tenue ?

L’objectif de passer sous la barre des 5 % de chômage n’est plus tenable. En cause, une conjonction de facteurs, telles la hausse de la productivité et des salaires ainsi que la fin de dispositifs d’aide.

Rentrée 2022. Elisabeth Borne assure que « le plein-emploi est à portée de main ». C’est l’une des ambitions phares du président Macron, à l’aube de son second quinquennat. A ce moment-là, l’élan semble réel : le taux de chômage, en baisse depuis 2017, s’établit à 7,4 % au deuxième trimestre 2022, son plus bas niveau depuis la crise des subprime1L’emploi non salarié a montré un net dynamisme sur le premier quinquennat (+ 427 000, soit + 15,1 %) et, dans le secteur privé, les créations nettes sont en hausse : + 7,8 % entre le deuxième trimestre 2017 et le deuxième trimestre 2022, soit près de 1,5 million de postes supplémentaires.

Mais ces bons chiffres ont un coût, et les signaux étaient là. La productivité par tête dans le secteur marchand non agricole restait 2,2 points sous son niveau de 2017 : l’économie créait des emplois, mais moins efficacement. La facture a d’abord été réglée par les salariés, dont les salaires nominaux2 n’ont pas compensé la flambée des prix en 2022-2023, puis par l’Etat plus en amont, via des dispositifs massifs – du « quoi qu’il en coûte » aux aides prolongées à l’apprentissage – qui ont lourdement pesé sur les finances publiques.

Dans le même temps, deux réformes structurelles prolongeaient la présence sur le marché du travail : celle des retraites, applicable depuis le 1er septembre 2023, relève progressivement l’âge de départ de 62 à 64 ans et allonge la durée de cotisation ; celle de l’assurance chômage a resserré les conditions d’indemnisation. Ces deux réformes ont un effet commun : elles augmentent la population active, en prolongeant la durée de présence sur le marché du travail.

Une croissance moins riche en emplois

Sur le papier, on pouvait comprendre l’optimisme : plus d’actifs, moins de chômeurs, donc un taux de chômage orienté à la baisse. L’Organisation internationale du travail situe le plein-emploi sous 5 % de chômage. Toutes choses égales par ailleurs, si la population active croît plus vite que le nombre de chômeurs, le taux recule mécaniquement. Mais, dès 2022, les coûts et contraintes rendaient la cible difficilement tenable.

Car la productivité s’est retournée. Depuis 2022, elle se redresse nettement : mi-2025, dans le marchand non agricole, elle dépasse de 1,6 % son niveau de mi-2017 (soit + 4 % par rapport à mi-2022) et devrait encore progresser d’environ 0,9 % entre 2025 et 2026. Autrement dit, les entreprises produisent davantage qu’au début du premier quinquennat avec moins de main-d’œuvre. Cette normalisation est la bienvenue sur le plan macroéconomique, mais elle réduit mécaniquement les besoins d’embauche.

Dans le même temps, avec l’accalmie de l’inflation, les salaires réels repartent à la hausse. L’Etat, sous procédure de déficit excessif, réduit la voilure, et l’ajustement retombe sur les entreprises. De leur côté, la ligne est claire, pas question de rogner sur les marges après deux années d’érosion : l’ajustement se fera donc par les effectifs.

Les institutions convergent sur ce diagnostic à court terme : en septembre, l’Insee prévoyait des destructions d’emplois salariés sur 2025 (34 000 au total sur l’année) et la Banque de France anticipe une baisse de l’emploi cumulée entre 2024 et 2026. Nos prévisions à l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) conduisent au même scénario d’une croissance beaucoup moins riche en emplois qu’au cours de la phase post-Covid.

Dans le projet de budget 2026, les crédits consacrés aux politiques de l’emploi reculent encore de près de 2 milliards d’euros

Le retrait des politiques de l’emploi renforce ce mouvement. La loi de finances initiale pour 2025 prévoyait déjà une baisse de 17 % des crédits consacrés aux programmes « Accès et retour à l’emploi » et « Accompagnement des mutations économiques », soit 3,7 milliards d’euros d’économies ex-ante. Pour 2026, la tendance se poursuit : les crédits reculent encore de près de 2 milliards dans le projet de loi de finances présenté par le gouvernement de Sébastien Lecornu.

Résultat : les contrats aidés3, qui concernaient encore environ 100 000 personnes en 2024, ne seraient plus qu’au nombre de 22 000 en 2026. Seules les structures d’insertion par l’activité économique voient leurs moyens progresser, mais l’effet global sur l’emploi restera limité.

Addition de contraintes

Autre point d’inflexion : l’alternance. Ce dispositif a été l’un des moteurs majeurs de la baisse du chômage depuis 2017. D’après l’Insee4, le nombre d’alternants dans le secteur privé a presque doublé, pour atteindre plus d’un million fin juin 2025. Entre 2019 et 2024, l’alternance a contribué à hauteur de 2 points à la croissance de l’emploi privé (+ 5,4 %), faisant passer le taux d’emploi des 15-24 ans de 30 % à 35,2 %.

Le chômage des jeunes remonte

Taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT)* par âge, en % de la population active

Champ : France hors Mayotte, personnes vivant en logement ordinaire, de 15 ans ou plus.

* Un chômeur au sens du BIT est une personne âgée de 15 ans ou plus sans emploi durant une semaine donnée, disponible pour prendre un emploi dans les deux semaines et ayant cherché un emploi au cours des quatre dernières semaines ou en ayant trouvé un qui commence dans les trois mois.

Mais le désengagement progressif de l’Etat dans le financement de l’apprentissage, amorcé dès 2025 et poursuivi dans les projets de loi de finances et de financement de la Sécurité sociale pour 2026, a déjà commencé à inverser la tendance. Les prévisions tablent sur une destruction nette d’environ 50 000 emplois en 2026, pesant négativement (- 0,2 point) sur la dynamique de l’emploi.

La hausse du chômage ne vient pas d’un choc unique, mais de l’addition de contraintes

Au total, nous nous éloignons de la cible, avec un taux de chômage qui s’élève à 7,7 % au dernier pointage (3ème trimestre 2025). Ce n’est pas une surprise, cela s’explique par le fait que les pièces du puzzle vont toutes dans le même sens : productivité en rattrapage, salaires nominaux en hausse, contraction budgétaire, fin des soutiens exceptionnels. La hausse du chômage ne vient pas d’un choc unique, mais de l’addition de ces contraintes.

Faut-il pour autant parler de crise ? Non. La France n’est pas en train de replonger ; elle entre dans une phase de normalisation plus exigeante. Le marché du travail reste solide, mais l’ère des créations massives sans gains de productivité est close. A court terme, l’OFCE estime le taux de chômage autour de 8,2 % fin 2026. La Banque de France anticipe pour sa part une très légère baisse à 7,4 % à l’horizon 2027 – dans tous les cas, loin du seuil de plein-emploi.

On peut comprendre l’optimisme d’hier, mais payer le plein-emploi au prix fort n’est ni soutenable ni souhaitable. Mieux vaut être lucides : à court terme, l’enjeu n’est pas d’afficher 5 % coûte que coûte, mais d’empêcher la marche arrière.

Source : https://www.alternatives-economiques.fr/pourquoi-la-promesse-macroniste-du-plein-emploi-ne-sera-pas-tenue/00117434