La hausse du chômage n’est-elle vraiment qu’un « petit dérapage » ?

Le taux de chômage a atteint 8,1 % au premier trimestre 2026. « Un petit dérapage » pour le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou. C’est pourtant le niveau le plus haut de ces cinq dernières années.

Par Audrey Fisné-Koch

Qu’il est loin le temps où Emmanuel Macron promettait d’atteindre le plein-emploi, c’est-à-dire un taux de chômage autour des 5 % de la population active… Au premier trimestre 2026, ce dernier a grimpé à 8,1 %, soit une augmentation de 0,7 point sur un an, indique l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) dans sa dernière publication sur le sujet. Il s’agit d’un plus haut depuis 2021.

Le nombre de demandeurs d’emploi en France (hors Mayotte) au sens du BIT (Bureau international du travail) croît ainsi de 68 000 par rapport au trimestre précédent, à 2,6 millions de personnes.

Dans le détail, l’Insee indique que « le taux de chômage augmente pour toutes les tranches d’âge sur un an : + 2 points parmi les 15-24 ans, + 0,6 point parmi les 25-49 ans et + 0,4 point parmi les 50 ans ou plus ». Refusant néanmoins de s’alarmer, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou, au micro de France Inter ce 13 mai, n’y a vu qu’un « petit dérapage ». Vraiment ?

« On ne peut pas parler de “dérapage” alors que le taux de chômage augmente depuis quasiment deux ans maintenant », répond l’économiste Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques). La hausse du chômage a beau être relativement faible (le taux de chômage a progressé d’un point en trois ans), elle semble désormais solidement installée.

Le taux chômage au plus haut depuis cinq ans

Evolution du taux de chômage trimestriel au sens du BIT pour la France (hors Mayotte)

Deux éléments vont toutefois plutôt dans le sens de Jean-Pierre Farandou. Le premier est purement statistique. Comme souvent en matière de chômage, il faut observer de près l’indicateur, car il est parfois perturbé par des décisions politiques. Ainsi, la hausse du taux de chômage s’explique en partie par l’inscription obligatoire, depuis janvier 2025, des bénéficiaires du RSA (revenu de solidarité active) à France Travail. Celle-ci, indique l’Insee, contribue pour + 0,23 point à l’augmentation cumulée du chômage sur les cinq derniers trimestres, qui s’établit à + 0,8 point au total. Autrement dit, plus du quart de la hausse récente du chômage s’explique par le fait que les bénéficiaires du RSA sont forcés de s’inscrire à France Travail.

On peut y voir le verre à moitié plein : « Des personnes qui, auparavant passaient sous les radars, sont désormais comptabilisées dans la population active [qui correspond à la population en emploi ou en recherche d’emploi, NLDR] », explique Eric Heyer. Mais il ne faut pas oublier l’autre moitié du verre : la réforme du RSA a aussi conditionné à 15-20 heures d’activité le versement du RSA. Cette mesure, qui s’apparente à du travail gratuit, ne permet pas de retrouver un emploi durable, d’après les premiers retours d’expérience.

Glissement du salariat vers les autoentrepreneurs

L’autre point qu’il faut accorder à Jean-Pierre Farandou pour nuancer le sombre tableau réside dans le taux d’activité et le taux d’emploi, qui désignent respectivement la part des personnes actives et la part de la population en emploi parmi les personnes en âge de travailler. Ceux-ci restent situés à des niveaux historiquement élevés. Le taux d’activité grimpe par exemple à 75,6 % des 15-64 ans, soit le plus haut niveau depuis que l’Insee le mesure (1975).

« Dans un contexte où la population active augmente, vous devez augmenter le nombre d’emplois, sinon, votre taux de chômage augmente mécaniquement. C’est ce qui se passe actuellement. La France crée des emplois, mais en nombre insuffisant pour stabiliser le chômage », détaille Eric Heyer.

Les nouvelles rassurantes s’arrêtent là. Lorsque l’on creuse, l’Insee montre que le secteur privé détruit désormais des emplois salariés, et que les créations d’emplois sont surtout le fait d’indépendants« Est-ce des entreprises qui préfèrent détourner le modèle social en demandant aux travailleurs de passer par l’autoentrepreneuriat, puisque ça coûte moins cher ? Ou est-ce que les personnes qui perdent leur emploi salarié créent leur microentreprise parce que c’est rapide ? », s’interroge l’économiste.

Difficile d’y répondre. Quoi qu’il en soit, le nombre de microentrepreneurs augmente. Un glissement du salariat vers le non-salariat inquiétant, car l’emploi non-salarié offre moins de protection et parce que les rémunérations y sont plus faibles.

Chômage structurel et jeunes en galère

Autre point d’inquiétude : le chômage de longue durée est en hausse. 626 000 personnes sont au chômage depuis au moins un an, soit 36 000 de plus qu’au trimestre précédent, et ce niveau n’avait plus été vu depuis 2022. Or, plus une personne reste longtemps au chômage, plus il est difficile pour celle-ci d’en sortir. Ce chômage structurel touche davantage les plus de 50 ans et les plus jeunes.

Les jeunes et les seniors particulièrement touchés par le chômage de longue durée

Taux de chômage trimestriel de longue durée au sens du BIT en France (hors Mayotte), par âge

Source : Insee, enquête Emploi  

Observer le taux de chômage ou d’emploi des jeunes ne veut pas dire grand-chose, du fait des formations ou études qu’ils suivent, mais « le taux de NEET est une statistique fiable, rappelle Eric Heyer. Ces mauvais chiffres montrent que la politique qui a été menée n’a pas ciblé les NEET ».

De plus en plus de jeunes ni en emploi ni en formation ni en études

Part des jeunes de 15 à 29 ans qui ne sont ni en emploi ni en formation ni en études (NEET)

Source : Insee, enquête Emploi

Difficile de ne pas penser à l’apprentissage. Mesure phare du gouvernement, la politique menée a davantage bénéficié aux bac +3, bac +4 ou bac +5, et non aux NEET, un écueil que nous avions déjà pointé. En parallèle, pour financer l’apprentissage, les autres types de contrats aidés, mieux ciblés, ont vu leur budget et le nombre de bénéficiaires diminuer. Seul le contrat d’engagement jeune (CEJ) est toujours porté politiquement. Mais avec des moyens insuffisants et un flicage des bénéficiaires qui limitent son vrai potentiel.

Des perspectives sombres

Face à un bilan si peu engageant, peut-on dès lors trouver de l’optimisme en regardant vers l’avenir ? Pas vraiment, malheureusement. Les chiffres de l’Insee concernent le premier trimestre 2026, ils ne prennent pas en considération les impacts de la guerre en Iran, qui entraîne déjà une vague d’inflation et pourrait emporter avec elle des entreprises fragiles et les emplois qui vont avec à l’échelle macroéconomique.

« Nous faisons toujours face à une guerre commerciale, rappelle Eric Heyer. Le “second choc chinois” va s’engager, c’est-à-dire que les produits chinois qui étaient destinés aux Etats-Unis vont se déverser en Europe et vont prendre des parts de marché aux entreprises françaises. »

Dans ses prévisions initiales, l’OFCE tablait sur un taux de chômage à 8,3 % pour fin 2026. On semble s’y diriger sans difficulté…

Source : https://www.alternatives-economiques.fr/la-hausse-du-chomage-nest-elle-vraiment-quun-petit-derapage/00118564