Le chamboule-tout de l’IA sur l’emploi
L’usage de l’intelligence artificielle dans les entreprises françaises a triplé entre 2023 et 2025, atteignant presque la moyenne européenne.
Son effet global sur l’emploi reste toujours incertain
Près d’une entreprise d’au moins 10 salariés sur cinq (18 % exactement) a utilisé au moins une technologie d’IA en 2025, trois fois plus qu’en 2023 et à peine moins que la moyenne de l’Union européenne, selon une enquête de l’Insee publiée fin juillet. Pour un pays volontiers décrit comme suiveur en matière de nouvelles technologies, le résultat détonne même si l’usage de l’IA reste très lié à la taille de l’entreprise « du fait des coûts fixes d’adoption ».
Analyse de textes, de données, génération du langage parlé ou de vidéos, assistance à la prise de décision… l’enquête de l’institut statistique national distingue huit cas d’usage qui se mélangent au service de la sécurité informatique, l’organisation ou encore la comptabilité ou la logistique. Avec combien d’emplois supprimés, modifiés ou créés à la clé ? Sur ce point, il faudra encore attendre cinq ans pour qu’un consensus se dessine entre pessimistes et optimistes, estime Alexandra Roulet, professeure d’économie à l’Insead.
Manque de recul
Comme à chaque vague technologique, ce sont les pessimistes qui dégainent en premier, voyant surtout les métiers dont les tâches vont être automatisées. Les seconds défendent les gains de productivité des travailleurs à même de stimuler la demande de main-d’œuvre. Entre moins et plus, ça reste le grand écart :
« Les études empiriques ne permettent pas de déterminer l’effet total de l’IA sur l’emploi, faute de recul suffisant et en raison d’une adoption encore limitée par les entreprises », analyse une note de synthèse du Trésor publiée en juin. Comme le pointe
un tableau annexe, les estimations de pourcentage d’emplois « exposés », c’est-à-dire menacés ou valorisés, vont de 60 % à 5 % !
Sans qu’on puisse en être encore certain, certains signaux apparus çà et là pourraient toutefois être reliés à l’émergence de l’IA, poursuit la note. Ainsi, les premières vagues de licenciements se concentrent dans les secteurs les plus exposés, informatique par exemple, même si cela peut servir d’alibi pour faire passer une restructuration pour d’autres motifs. Des études montrent aussi que l’insertion des jeunes commencerait à en pâtir.
Tout cela, évidemment, ne va pas sans garde-fous, d’autant que les sondages montrent qu’une majorité de Français penchent du côté des pessimistes, ou en tout cas des inquiets. Récemment publié, un vaste rapport prospectif de l’Inspection générale des affaires sociales (l’Igas) identifie quatre sujets structurants en dehors de celui des effets sur l’emploi et les métiers. En matière de recrutement d’abord. L’utilisation très répandue de l’IA pour trier les candidatures peut exacerber les préjugés et donc les discriminations. « Quelles que soient les règles appliquées en termes de présentation des curriculum vitæ, les modèles d’IA identifient d’eux mêmes les critères de préférence, explicites ou implicites, sur lesquels s’appuient les recruteurs, et ont tendance à les reproduire et à les renforcer dans les sélections proposées », alerte l’auteure du rapport de l’Igas, Mireille Elbaum. Aussi, des risques de « biais » et de polarisation existent en matière de choix de promotion au sein des entreprises, avec à la clé une possible marginalisation des fonctions « de gestion des ressources humaines », dit-elle, surtout si l’entreprise s’en remet à un tiers.
En matière d’organisation et de contenu du travail , les transformations induites par l’IA peuvent être « ambivalentes », c’est-à-dire qu’elles produisent un effet positif ou « dévalorisant » selon l’usage qui en est fait. De tout cela, le rapport conclut que le dialogue social constituera un enjeu décisif « sachant qu’il ne s’agit pas à l’heure actuelle d’un sujet de négociation identifié ».
Source : Jeudi 13 août 2026 Les Echos


