Bientôt tous remplacés ?

Intelligence artificielle| : Les salariés sont de plus en plus incités à utiliser
l’IA. Les conséquences sur l’emploi commencent à se faire sentir en
France.

Haro sur l’IA ! Après des années à vénérer la sacrosainte intelligence artificielle, les grands patrons de la tech crient soudain au danger imminent pour l’humanité. Et appellent à une décélération pour permettre de mieux appréhender les risques de ce qu’ils ont créé, à la suite des révélations d’un ancien chercheur passé chez OpenAI et Anthropic. Même le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a appelé ce lundi à une « action urgente » pour encadrer l’IA, face aux « risques sans précédent » et alors que « tous les droits humains sont menacés » par cette technologie, y compris le droit à la vie.

Dans les bureaux, loin de ce scénario catastrophe, les salariés ne savent plus quoi penser. Au sein des entreprises, on martèle qu’il
est capital de prendre la vague de l’intelligence artificielle avec enthousiasme. On organise des formations, on équipe les collaborateurs de nouveaux outils pour qu’ils découvrent, testent et s’approprient cette révolution technologique. Voilà pour le côté
face de la médaille, celui où l’on répète que l’IA boostera l’efficacité, la rapidité et l’innovation. Dans le même temps, le côté pile angoisse. Certains font en effet vite les comptes : si la machine peut accomplir tout le travail ou presque, à quoi bon garder des
salariés qui coûtent cher ?

Un emploi sur six menacé


Déjà, des études annoncent un avenir sombre. Selon un rapport de Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergent(OEM), un emploi sur six en France est menacé par l’intelligence artificielle. Cela représente cinq millions d’emplois, principalement des cols blancs dont les tâches sont automatisables. Dans le viseur, selon les experts : les traducteurs, les graphistes, les développeurs, les juristes, mais aussi les rédacteurs, les experts-comptables ou encore les postes dans la finance ou l’administratif. L’annonce par Capgemini, en janvier, de 2 400  licenciements en France au prétexte de l’IA a fait l’effet d’une bombe. Depuis, les licenciements massifs se montrent plus rares qu’aux États-Unis mais ponctuent régulièrement l’actualité. Des groupes de presse (Infopro Digital) mais aussi des assureurs — comme Mondial Assistance — développent des IA internes qui leur permettent de supprimer des postes. Mais quelle sera l’envergure de la vague dans l’Hexagone ? « Il est impossible, à moins d’être Madame Irma, de chiffrer réellement l’impact qu’aura l’IA sur l’emploi d’ici à dix ans, estime David Beaurepaire, le directeur délégué d’Hellowork. Tout évolue si vite ! Les études font d’ailleurs le grand écart : celle de Goldman Sachs estimait en 2023 que l’IA menaçait 300 millions d’emplois tandis qu’un rapport du Forum économique mondial avance que 170 millions d’autres seront créés. Ce qui est certain, c’est qu’un tiers des emplois sont déjà ou seront impactés par l’IA. Ces métiers de bureau, dont les tâches sont automatisables, vont être profondément modifiés, mais cela ne signifie pas qu’ils disparaîtront. »

Des métiers transformés


Exemple avec les experts-comptables. « Nous pensons que l’IA pourra rapidement gérer entre 40 % et 60 % de leurs tâches opé‐
rationnelles, indique Marc Trilling, le président de Saegus, un cabinet spécialisé dans les programmes de transformation IA. Mais cela ne veut pas dire que 50 % des postes seront supprimés. Les experts-comptables auront plus de temps pour analyser les chiffres plutôt que de vérifier des tableaux Excel. »

La tentation de couper dans les effectifs reste pourtant présente. « Lors de chaque gros changement, comme ce fut le cas avec l’arrivée d’Internet ou même le télétravail, vous avez toujours un tiers de personnes enjouées, un tiers d’attentistes et un tiers de
salariés conservateurs qui ne veulent pas s’y mettre, décrypte David Beaurepaire. Comme pour Internet, refuser d’utiliser l’IA
fait courir un risque d’employabilité aux salariés. » Car, déjà, la compétence en IA est 4,5 fois plus mentionnée sur les offres d’emploi de la plate-forme de recrutement qu’au premier trimestre 2022.

Il faut donc s’y mettre, quoi qu’il en coûte ? Oui, selon les experts de l’emploi. « Il faut que les choses s’organisent au sein des
sociétés, poursuit-il. Mais les entreprises sont encore parfois à la traîne. Aujourd’hui, les salariés sont trop nombreux à utiliser des
IA gratuites et personnelles sur lesquelles ils mettent des données confidentielles. »
Beaucoup, aussi, réclament des garanties. Alors que les chefs de service glissent l’IA dans tous leurs discours, l’inquiétude grandit dans les équipes. « Il faut mettre les choses sur la table et parler de sécurité de l’emploi, de reclassement et de bien-être au travail, lance un responsable CFDT. L’IA, c’est le grand sujet des salariés. » ■

Source : Aujourd’hui en France du mardi 15 septembre 2026